Les Démons à ma porte

Les démons à ma porte (鬼子来了) de Jiang Wen (姜文) bouscule un peu les traditions de Ramen-toi, vu qu’aujourd’hui on va parler cinéma chinois ! Mais nous ne nous sinisons pas : le choix de ce film n’est pas anodin car le Japon y tient une place prépondérante.

Alors que les productions japonaises ou coréennes sont très souvent programmées dans nos salles obscures, que les films hong-konguais ont connu leur heure de gloire dans les années 80 et 90, le cinéma chinois est encore très largement ignoré au-delà des frontières de l’Empire du Milieu. Cela se comprend notamment par l’étroit contrôle exercé par l’Etat sur son cinéma. Les oeuvres sont soit du pur divertissement qui n’a pas vocation à traverser les frontières, ou des commandes remplissant un cahier des charges strictes destinées glorifier l’Histoire (l’exemple-type étant Les trois Royaumes de John Woo, très bon film mais ne prenant aucun risque ni ne développant la moindre véritable réflexion). Toutefois, de temps en temps surgit une oeuvre sublime, qui marque à jamais celui qui la regarde. Il y a bien évidemment l’extraordinaire Adieu ma concubine (霸王別姬) de Chen Kaige, le bouleversant Vivre! (活着) de Zhang Yimou, et le film qui nous intéresse aujourd’hui, Les démons à ma porte.

Synopsis

En 1945, dans le Nord de la Chine, un petit village vit depuis huit ans à l’ombre d’un fort de la marine nippone. Tous les jours, le commandant et ses hommes descendent dans le village afin de jouer de la fanfare. Si les militaires japonais ont leurs têtes de turc et se montrent parfois violents, la coexistence se passe relativement bien. Jusqu’au jour où un villageois, Ma Dasan, est contacté par la Résistance chinoise. Il se voit confier deux sacs dont le contenu doit demeurer en lieu sûr jusqu’au Nouvel An, sous peine d’encourir de terribles représailles. Mais Ma Dasan se rend compte que les sacs contiennent en réalité un soldat de l’armée impériale et son interprète chinois. Le village se retrouve bien embarassé : garder les prisonniers, c’est prendre le risque que les Japonais les découvrent, mais s’en débarasser reviendrait à provoquer la colère de la Résistance. Dans le même temps, le soldat japonais et son interprète vont tout faire pour échapper à leurs ravisseurs et regagner la forteresse, distante de seulement quelques centaines de mètres…

Wen Jiang in Guizi lai le (2000)

Notre héros, Ma Dasan (Jiang Wen)

Analyse

Deuxième long-métrage de l’acteur Jiang Wen, rendu célèbre avec Le Sorgho rouge (红高粱), Les Démons à ma porte est un film inclassable qui se plaît à brouiller les frontières entre les genres, tour à tour film historique, drame, comédie ou encore film de guerre. Pris dans un tourbillon de sentiments, le spectateur passe véritablement du rire aux larmes, s’attachant au fil du récit aux multiples personnages finement présentés. Car plus que Ma Dasan, le centre de notre attention, le véritable héros, c’est le village en lui-même, avec ses jalousies, ses rancoeurs et ses amours, et surtout ses deux indésirables « invités » qui bouleversent une existence monotone. Jiang Wen nous livre une histoire aux personnages profondément humains, sans héros ni méchants, mais peuplé de pauvres hères qui ne cherchent qu’à survivre, n’hésitant pas une seconde à courber l’échine devant les troupes japonaises si cela peut leur permettre de voir leur conditions s’améliorer. Aucune volonté de résistance portée par les Chinois, qui acceptent leur sort. Seul le « beau-père » de Ma Dasan dit vouloir tordre le coup des envahisseurs mais, vieillard infirme, il est ridicule avant d’être menaçant. C’est d’ailleurs ce traitement de l’histoire chinoise, loin de la glorification de la « guerre de résistance nationale » portée par les autorités communistes, qui a conduit la censure chinoise à bloquer la diffusion du film dans l’Empire du milieu en l’accusant d’être « antipatriotique ». La représentation des Chinois, envieux, lâches, terrifiés, n’est en effet guère reluisante, mais les Japonais ne sont pas mieux traités. Kosaburo Hanaya, le prisonnier du village, est un homme qui apparait violent et bravache, mais qui est en réalité horrifié à l’idée de mourir et prêt à tout pour s’en sortir : alors que les rôles se renversent dans la cave de Ma Dasan et que le conquérant a perdu son emprise, on se rend compte que, finalement, Chinois et Japonais ne sont plus si différents…

「guizi lai le」の画像検索結果Le soldat japonais Kosaburo Hanaya (Kagawa Teruyuki)

Autres petites lâchetés, celles de l’interprète militaire Dong Hanchen, devenu un traître aux yeux de ses semblables, qui n’hésite pas à « arranger » les traductions qu’il doit faire, aussi bien dans un sens que dans l’autre pour sauver les apparences. Ma Dasan, lui, ment aux villageois en disant que les résistants les tueront tous s’il arrivait quelque chose aux prisonniers, alors qu’en réalité seule sa vie est menacée. Mais c’est justement parce qu’une faiblesse habite chaque personnage que le film possède un souffle hors du commun. Le spectateur croit en cette histoire, d’autant que les caricatures sont évitées : les Japonais ont beau être les « démons » du titre, leur traitement est juste et si certain se comportent (très) mal, le film insiste sur l’intense propagande à laquelle ils ont été soumis et à la culture nippone qui ne tolère pas la rébellion aux ordres. La justesse d’écriture des personnages permet donc de revivre et de tenter de comprendre, l’espace de deux heures, cette période trouble de l’occupation japonaise de la Chine.

Par ailleurs, la réalisation du film est elle-même originale. Déjà, le choix de tourner en noir et blanc, pour donner un cachet « documentaire », « d’époque » au film et le présenter donc comme une histoire qui aurait pu réellement se produire. Certains éclairages sont par ailleurs très travaillés, jouant habilement des dégradés de gris, et si les décors ne sont ni très impressionants, ni très divers (on reste pratiquement pendant tout le film dans le village), ils offrent une reconstitution fidèle de la Chine du milieu des années 40. Les acteurs sont saisissant, aussi bien du côté du village que des Japonais. D’ailleurs, une bonne partie du film est tournée en japonais, car l’absence de communication entre les deux peuples est un des éléments phares du film : les Chinois et les Japonais tentent de communiquer sans y parvenir, et les rares qui parlent les deux langues, bien souvent, trahisent la traduction. Une raison de plus de voir Les Démons à ma porte en version originale sous-titrée !

Conclusion

Les Démons à ma porte revisite un moment de l’Histoire douloureux pour les Chinois comme pour les Japonais. Etonnamment juste, le film n’appelle pas à la vengeance contre l’oppresseur nippon mais plutôt invite chaqu’un à s’interroger sur la bête tapie en soi. Film totalement inconnu en France malgré son prix au Festival de Cannes en 2000, c’est une oeuvre à voir pour quiconque s’intéresse de près ou de loin à l’Asie.

Pour aller plus loin :

  • Bande annonce du film (d’assez mauvaise qualité, mais impossible de trouver mieux) : https://www.youtube.com/watch?v=KlPVRpkE7bs
  • d’autres revues de films chinois portant sur l’occupation japonaise sont en préparation, ne les manquez pas !

Plus de revues ciné : https://ramentoiscpo.wordpress.com/category/cinema/

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5 réflexions sur “Les Démons à ma porte

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