Paranoia Agent

Satoshi Kon, réalisateur aussi génial qu’injustement ignoré, a connu un certain succès d’estime dès son premier film, le thriller psychologique (aussi dérangé que dérangeant) Perfect Blue, qu’on a déjà analysé. Après Millenium Actress en 2001 et Tokyo Godfathers en 2003, notre atypique réalisateur foisonne d’idées mais ne peut se décider à en choisir une pour en réaliser son prochain long-métrage. Qu’à cela ne tienne : afin de toutes les incorporer, il décide de se tourner vers un nouveau moyen d’expression artistique et s’attelle à la production d’une série d’animation. Ce sera Paranoia Agent (妄想代理人), une plongée bouleversante dans un Japon en perdition.

Intrigue

La jeune créatrice Tsukiko Sagi, qui a accédé à la gloire en designant l’adorable chiot Maromi, est soumise à une intense pression par son entreprise, qui cherche à créer une nouvelle mascotte. Un soir, en sortant du travail, elle est violemment agressée sur un parking par un adolescent portant rollers et batte de baseball dorés. Traumatisée, elle se rend compte à son réveil que le Shônen Batto (l’enfant à la batte) terrorise Tokyo, multipliant ce qui semblent être des agressions gratuites. Mis sur l’enquête, les deux policiers Keiichi et Mitsuhiro cherchent à établir des liens entre les différentes victimes pour démasquer le coupable et comprendre ses motivations… Notons également que chaque épisode se clôt invariablement sur une prophétie cryptique adressée au spectateur, délivrée par un vieil homme qui se situe probablement quelque part entre le vieillard sénile et le génie fou incompris…

L’avis d’Eléa

On comprend rapidement dans quoi on s’engage quand Paranoia Agent s’ouvre sans cérémonie sur un générique qui ne manque pas de marquer les esprits : le corps parcouru d’éclats de rire muets et le visage déformés par une hilarité grimaçante, en total décalage avec l’environnement de dévastation où ils se tiennent, les personnages défilent les uns après les autres fixant le spectateur sans le voir. Tout cela avec en fond une chanson improbable désarçonnant par son ton joyeux et aérien, ne ressemblant musicalement à aucun autre générique d’animation japonaise.

Le ton est donné et la sensation de malaise garantie. Il est temps d’attaquer le cœur de la série.

Les initiés de Satoshi Kon retrouveront déjà sans doute leurs marques en découvrant l’univers déjanté de cet anime qui, alternant entre l’onirique et le cauchemardesque, nous montre les pires aspects de notre monde au travers d’une réalité distordue par la subjectivité des personnages. Les protagonistes se retrouvent menacés par une ombre et prisonniers de leur imaginaire, mais l’œuvre va plus loin encore en évoquant l’impact de la suggestion de l’inconscient d’un individu sur le monde matériel.

Le scénario est superbement souligné par une animation fluide et minutieusement travaillée qui n’a rien à envier aux films réalisés par le maître Satoshi Kon. Cette qualité est d’autant plus appréciable qu’elle est égale sur les 13 épisodes.  L’esthétique de la série n’est par ailleurs pas seulement un soutien au scénario mais un élément essentiel au propos qui s’en dégage et à sa compréhension.

Le thème principal de ce Paranoia Agent, novateur dans le genre et d’une pertinence cruelle qui touchera la conscience du spectateur, ne peut être explicité même pour le louer car cela risquerait d’en révéler trop sur un scénario qui ne dévoile que progressivement ses mystères. Néanmoins, sous les dialogues obscurs et derrière les situations absurdes, il sera finalement  aisé de décrypter le message des créateurs de la série au fur et à mesure que le dénouement se rapproche. Il serait même difficile de passer à côté tant il s’attaque avec justesse à un aspect peu reluisant de notre humanité.

Paranoia Agent est un anime comme on en trouve rarement, adorable et effrayant, comique et tragique, parfois tout cela en même temps.

Si vous avez aimé les quelques thrillers psychologiques que proposent l’animation japonaise (Serial Experiment Lain, Perfect Blue…) et que vous avez déjà éprouvé votre santé mentale devant certaines œuvres nippones (Evangelion?) vous apprécierez sans aucun doute cette petite perle.

Le cas échéant vous êtes tout autant bienvenu; la barque du Styx prend aussi les passagers en cours de route et l’enfer est une destination qui vous réchauffera le cœur en cet hiver glacial.

A l’instar des personnages de la série dans le générique de fin, installez-vous donc confortablement et venez rêver un peu sous le regard bienveillant de la peluche Maromi. Vous n’avez rien à craindre, le garçon à la batte ne vous fera rien, il n’est que fictif! (…ou c’est ce qu’il voudrait vous faire croire.)

L’avis de Florian

La série, très courte (13 épisodes de 20 minutes), nous fait découvrir une galaxie de personnages, Japonais des années 2000 vivants à Tokyo. Satoshi Kon, fidèle à son habitude, reprend ses deux thèmes de prédilection: la dualité de l’être humain et la face sombre de nos sociétés contemporaines (et donc particulièrement du Japon). Chaque épisode introduit de nouveaux personnages, bien que des liens existent entre certains protagonistes, notamment la peluche Maromi, omniprésente. La charge violente contre la société nippone se fait à travers la présentation de personnages Janus : leur côté lumineux, symbole du Japon qu’on connaît tous, est en réalité contrebalancé par un aspect sombre, la face de la société qu’on cherche à étouffer. Ainsi, ce respectable policier sera en réalité un indic des yakuza, ce brillant et populaire collégien n’aura aucun scrupule à écraser celui qui se mettra sur son chemin, ou encore ce bon père de famille se révèlera être un détraqué sexuel. Comme dans Tokyo Godfathers, Satoshi Kon met la lumière sur ces humains qu’on ne veut pas regarder en face : SDF, suicidaires, malades incurables… Toutes les petites histoires de la série sont au service de celle, plus grande, qui scrutte les tréfonds de l’âme humaine et de nos sociétés. Chaque segment de Paranoia Agent nous pousse à réfléchir sur nous-même et sur le monde, sur la perception que les autres peuvent avoir de nous et sur celle qu’on leur renvoie. Efficace et particulièrement intelligente, cette série méconnue est un oeuvre qui doit être vue !

 

 

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